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Toussaint L'Ouverture

 

Discours de Wendell Phillips Décembre 1861, à New York et à Boston

Traduction par le Docteur Letances

Mesdames et Messieurs,

Il dit donc aux envoyés: "Ou sont vos lettres de créances?". - "Nous n'en avons point." - "Je n'ai rien à faire avec vous." Ils s'adressèrent alors à François et à Biassou, deux autres esclaves, hommes de passions impetueuses, d'intelligence supérieure et de grande influence sur leurs compagnons de servitude. Ils leur dirent: "Courez aux armes; Soutenez le gouvernement; Terrassez d'un côté l'anglais et de l'autre l'espagnol;" et le 21 aout 1791, quinze mille noirs commandés par François et par Biassou, et armes dans les arsenaux de l'état, apparurent au sein de la colonie. On croit que Toussaint, malgré son refus de se mettre à la tête du mouvement, désirait vivement leur triomphe, croyant, comme les circonstances le prouvèrent, que le resultat en serait tout au profit de sa race. On suppose qu'il aida François de ses conseils dans cette entreprise, se réservant d'y mêler sa fortune au moment décisif.

C'est là ce qu'Edward Everett appelle l'insurrection de Saint Domingue. Sur une des faces du drapeau, les insurgés avaient inscrit ces mots: "Vive le Roi" et sur l'autre: "Nous reclamons les anciennes lois". Singulière devise pour une rébellion. En réalité, c'était la passe comitatus(?), c'était la seule armée qui existat dans l'île, la seule force qui eût le droit de porter les armes, et ce qu'elle entreprit elle l'acheva du coup. Elle rendit à Blanchelande son poste et lui assura la soumission de l'île. Cela fait, les noirs dirent au gouverneur qu'ils avaient créé: "Maintenant, accordez-nous un jour sur sept, donnez-nous le travail d'un jour. Avec le produit nous en racheterons un autre et avec les deux, nous en obtiendrons un troisième..." C'était le mode d'émancipation préféré à cette époque. Comme il l'avait fait cinq ans auparavant, Blanchelande repoussa cette proposition. "Déposez les armes, leur dit-il, et dispersez-vous"; mais les noirs répondirent: "Le bras qui a sauvé cette île aux Bourbons saura peut-être vous arracher une partie de nos droits", et ils restèrent unis.

Telle est la première insurrection, si l'on peut l'appeler ainsi, de Saint Domingue, la première résolution prise par les noirs, après avoir sauvé l'état, de se sauver eux-mêmes. Laissez-moi maintenant m'arrêter un instant sur certaines considérations. Je vais ouvrir devant vous un chapître d'histoire sanglant, c'est vrai. Mais qui donna l'exemple? Qui fit sortir de son sépulcre séculaire le hideux châtiment de la roue et broya vivant le mulâtre Ogé, membre à membre? Qui donc étonna l'Europe, indignée, déterra la loi barbare depuis longtemps oubliée, qui ordonnait d'écarteler un corps encore palpitant? Notre race. Et si le noir n'apprit que trop bien la leçon, ce ne sont point nos lèvres qui doivent murmurer des plaintes. Pendant toute la lutte, l'histoire,- elle est écrite, remarquez-le bien, par des mains blanches; le tableau tout entier est fait par le pinceau des blancs, - l'histoire dit que pour une vie que le noir arrachait dans la sanglante et aveugle fureur des batailles, le blanc en immolait trois après le combat, avec toute la froide cruauté de la vengeance. Remarquez aussi que jusqu'alors l'esclave n'avait pris part à la lutte que par ordre du gouvernement, et, même en ce cas, ce fut non pour s'élever lui-même, mais pour maintenir les lois.

A cette époque voici quelle était la situation de l'île: l'espagnol triomphait à l'est; l'anglais était retranché au nord'ouest; les mulâtres attendaient dans les montagnes; les noirs victorieux ocupaient les plaines. Une moitié de l'élément français esclavagiste était républicaine, l'autre moitié, était royaliste. La race blanche se déchainait contre le mulâtre et le noir; le noir contre l'une et l'autre. Le Français luttait contre l'Anglais et contre l'Espagnol; l'Espagnol contre tous les deux. C'était une guerre de races et une guerre de nations. En ce moment apparut Toussaint L'Ouverture.

Toussaint était né esclave sur une plantation au nord de l'île. C'était un noir pur. Son père avait été pris en Afrique. Et si donc il se trouve, dans ce que je dirai de lui, cette nuit, quelque droit qui excite votre admiration, rappelez-vous que la race noire la reclame toute entière; nous n'avons pas le droit de nous en réserver la moindre part. Il avait alors cinquante ans. Un vieux noir lui avait enseigné à lire. Ses livres préférés étaient Epictète, Reynal, les Mémoires militaires, Plutarque. Il avait appris à son maître, dans les bois, les vertus de certaines plantes, et était devenu médecin de campagne. Sur la plantation, le poste le plus élevé qu'il occupa jamais, fut celui de cocher. A cinquante ans, il entra dans l'armée comme médecin. Avant de partir, il fit embarquer son maître et sa maitresse, chargea le navire de sucre et de maïs et l'envoya à Baltimore. Jamais depuis, il n'oublia de leur envoyer chaque année les rentes nécessaires à une vie aisée. Je puis ajouter que parmi les principaux généraux, chacun eût à coeur de sauver l'homme sous le toît duquel il était né et de protéger sa famille....suite 3...

 


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