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Toussaint L'Ouverture

 

Discours de Wendell Phillips Décembre 1861, à New York et à Boston

Traduction par le Docteur Letances

Mesdames et Messieurs,

Vous pouvez vous imaginer facilement quelles félicitations Mirabeau et Lafayette prodiguèrent aux mulâtres libres des Indes Occidentales, qui s'annonçaient par ces magnifiques présents, et comment dut être recue leur petition en faveur de l'égalité des droits civils par une Assemblée decidée à declarer que tous les hommes étaient égaux. L' Assemblée se hâta d'exprimer sa gratitude et expédia un décret qui commence ainsi: "Tous les Français, nés libres, sont égaux devant la loi." Ogé, mulâtre élevé à Paris, fils d'une riche mulatresse, était, à cette époque, lieutenant-colonel au service de la Hollande. Il était l'ami de Mirabeau et le camarade de tous les chefs du Parti Républicain. Il fut chargé de porter à la colonie le décret et le message de la démocratie française. Il y débarqua. Le décret de l'Assemblée Nationale fut déposé sur le bureau de l'Assemblée Générale de l'île. Un vieux planteur le saisit, le mit en pièces, le foula aux pieds, et jura par tous les saints du calendrier, que l'île s'engloutirait sous les flots avant que les blancs ne livrassent leurs droits à des bâtards. Ils prirent un mulâtre, riche à millions, qui, se fondant sur le décret, réclamait ses droits, et ils le firent pendre. Un avocat blanc, septuagénaire, qui avait rédigé la pétition fut pendu à ses côtés. Ils s'emparèrent d'Ogé, le conduisirent au supplice de la roue, le firent trainer et écarteler, et les lambeaux de son corps furent pendus aux potences des quatre villes principales de l'île. L'Assemblée, alors, s'ajourna.

Il vous sera plus facile de comprendre, qu'à moi de décrire, l'impression que produisit sur Mirabeau et sur Danton la nouvelle que leur décret avait été déchiré et foulé aux pieds par la petite Assemblée d'une colonie insulaire, et que leur camarade avait été broyé et écartelé sur ordre même du gouverneur. Robespierre s'élança à la tribune et s'écria: "Périssent les colonies plutôt qu'un principe". L'Assemblée confirma le décret et l'envoya une seconde fois pour être executé.

Mais les rapports entre nations étaient alors moins faciles qu'aujourd'hui; la vapeur n'avait pas uni les Continents les uns aux autres. Il fallut des mois pour porter ces communications, et pendant que la nouvelle de la mort d'Ogé et du défi lancé à l'Assemblée Nationale arrivait en France, et que la réponse parvenait à Saint Domingue, de graves évènements s'étaient accomplis dans l'île.

A la vue de ces divisions, les espagnols, maîtres de la partie orientale, envahirent le territoire de l'ouest et s'emparèrent de plusieurs villes. Les esclavagistes étaient en grande partie républicains, ils contemplaient, émerveillés, la nouvelle constellation qui venait d'apparaître dans notre ciel septentrional; ils voulaient former un état dans la République, et conspiraient pour l'annexion. L'autre partie était royaliste et se croyant abandonnée par les Bourbons, voulait se soumettre à Georges III. Ils se mirent en communication avec la Jamaïque et en supplièrent le gouverneur de les aider dans leur intrigue. Le gouverneur ne leur envoya tout d'abord que quelques compagnies de soldats. Peu de temps après, le général Rowe et l'amiral Parker furent envoyés avec quelques bataillons et, entrant plus avant dans le complot, le gouvernement britannique envoya le général Maitland qui, à la tête de 4.000 anglais, debarqua au nord de l'île et obtint quelques avantages.

Les mulâtres étaient sur les montagnes dans l'attente des évènements. Ils se méfiaient d'un gouvernement qu'ils avaient sauvé quelques années auparavant, en l'aidant à étouffer une insurrection des blancs et qui, manquant à sa promesse, les avait laisses sans les droits civils réclamés par eux. Abandonné des deux partis, le gouverneur Blanchelande avait fui loin de la capitale et cherché refuge dans une autre ville. Sur ces entrefaites arriva dans l'île le second décret de l'Assemblée Française. Les blancs oublièrent vite leurs querelles . Ils cherchèrent Blanchelande et l'obligèrent à promettre que ce décret ne serait pas rendu public. Le gouverneur, surpris, consentit à cet expédient, et on le laissa libre. Il commença alors à penser que de fait il était déposé et que le gouvernement de l'île échappait aux mains des Bourbons. Il se souvint de l'heureux appel aux mulâtres qui, cinq années auparavant, lui avait permis de dominer une insurrection. Abandonné à présent par les mulâtres aussi bien que par les blancs, il ne lui restait qu'une force dans l'île, les noirs. Ceux-ci se rappelaient toujours avec reconnaissance le Code Noir de Louis XIV, première intervention du pouvoir en leur faveur. Blanchelande fit appel aux noirs. Il envoya une députation aux esclaves. Il était appuye par les agents du comte d'Arbois, plus tard Charles X, qui essayait de faire à Saint-Domingue ce que Charles IX avait fait dans la Virginie (d'ou le nom de Vieux Domaines), je veux dire une réaction contre la rébellion de la métropole.

Le gouverneur et les agents royalistes liguèrent et s'adressèrent d'abord à Toussaint. La nature avait fait de cet homme un Metternich, un diplomate consommé! Il désirait, sans doute, profiter de cette offre dont le résultat pouvait être favorable aux siens. Mais, avec assez de prudence pour se prémunir contre un échec. Il voulait risquer le moins possible, tant que les intentions du gouvernement ne seraient point nettement exprimées, manier les choses de telle sorte qu'il fût possible d'avancer ou de reculer suivant les intérêts de sa race. Il s'était plu toujours à mettre en pratique le précepte grec: "Connais-toi, toi-même", et avait étudié à fond son parti. Plus tard dans sa vie, appréciant les qualités de son grand rival, le mulâtre Rigaud, il montra bien qu'il se connaissait lui-même: "Je connais Rigaud, disait-il, un jour, il lache la bride quand il est lance au galop; et il montre le bras quand il frappe. Quant à moi, je cours aussi au galop, mais je sais où je dois m'arrêter, et quand je frappe, on sent le coup, mais on ne me voit pas. Rigaud ne met en jeu que les oeuvres de massacre et de sang. Je sais autant que lui comment on remue le peuple, mais des que j''apparais, tout rentre dans le calme"....suite..1...

 


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