Paris-
Haïti connaîtra-t-il
un jour la stabilité politique et le progrès économique ? La question est sérieuse
si l'on considère l'état de crise permanente qui caractérise la Première République
Noire. Bien entendu, la médiocrité de notre classe politique qui préfère de tout
temps recourir à la violence plutôt qu'au dialogue pour résoudre les différents
conflits sociaux semble expliquer le drame perpétuel de la société haïtienne.
Pour autant, cela ne doit pas faire oublier le caractère néfaste des sanctions
économiques décidées par la Communauté internationale,souvent, à la demande de
l'opposition politique du moment, et qui ont un effet désastreux sur l'économie
nationale et sur le bon fonctionnement des institutions démocratiques.
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Cette politique
aveugle de sanctions économiques ne date pas d'hier. En effet, dès le lendemain
de la proclamation de son indépendance, la jeune République Noire a vite été mise
en quarantaine par les puissances esclavagistes de l'époque cherchant ainsi à
éviter tout effet contagieux de la " Révolution haïtienne ". Cette absence de
coopération internationale va considérablement affaiblir la fragile économie de
la Nouvelle République qui verra s'évanouir son "rêve de modernité ".Le coup de
grâce viendra de la réclamation par l'Etat français d'une forte indemnité de réparation
que le pays mettra plus d'un siècle à honorer et dont la restitution est exigée
par l'actuel gouvernement haïtien. Deux
siècles après, la politique de " sanctions économiques " de la Communauté internationale
demeure inchangée et la guerre civile qui menace aujourd'hui la société haïtienne
en est une des conséquences tragiques. Poussant son hypocrisie ou son cynisme
à l'extrême, cette même Communauté internationale fait semblant, soudainement,
de découvrir la catastrophe humanitaire qui frappe une bonne partie du pays et
promet une " aide alimentaire d'urgence ". Le
peuple haïtien mérite-t-il un tel traitement? Que faut-il penser de l'attitude
des autorités américaines qui ont déjà pris des mesures afin d'accueillir les
réfugiés haïtiens au camp de Guantanamo? Cette réponse américaine est-elle à la
hauteur de la grande détresse de ces femmes et hommes qui cherchent souvent à
offrir un peu d'espoir à leurs progénitures ? Ce que réclame le peuple haïtien,
ce ne sont pas les vieux remèdes - aides ponctuelles financières ou alimentaires-mais
une véritable politique de coopération durable fondée sur le respect et la solidarité.
La France semble avoir pris la mesure de l'attente du peuple haïtien en demandant
à une commission de faire des propositions destinées à renforcer les relations
franco-haïtiennes. Puisse cette belle initiative être suivie d'actes concrets
.
À
PROPOS DE LA FÊTE DU CENTENAIRE BY
Dr. Rosalvo Bobo, 1903 Haïtiens,
vous parlez de fêter le centenaire de votre Liberté. Ce n'est vraiment pas ingénieux
comme trouvaille d'occasion de nouvelles fantasmagories. Je
suis fatigué, ô mes compatriotes, de nos stupidités. Faisons grâce au monde, qui
nous sait exister, de caricatures révoltantes. Un
peu de vergogne, voyons, à défaut de grandeur morale. Centenaire
de notre liberté ? - Non.
Centenaire de l'esclavage du nègre par le nègre.
- Centenaire
de nos égarements, de nos bassesses et, au milieu de vanités incessantes, de notre
rétrocession systématique.
- Centenaire
de nos haines fraternelles, de notre triple impuissance morale,sociale et politique.
- Centenaire
de nos entre assassinats dans nos villes et savanes.
- Centenaire
de nos vices, de nos crimes politiques.
- Centenaire
de tout ce qu'il peut y avoir de plus odieux au sein d'un groupement d'hommes.
- Centenaire
de tout ce qu'il peut y avoir de plus odieux au sein d'un groupement d'hommes.
- Centenaire
de la ruine d'un pays par la misère et la saleté.
Centenaire
de l'humiliation et de la déchéance peut-être définitive de la race noire, par
la fraction haïtienne, cela s'entend. Je vous en prie, n'allons pas profaner les
noms de ceux-là que nous appelons aussi pompeusement que bêtement NOS AÏEUX. C'est
assez d'être traîtres, n'allons pas à l'imposture. Voyons, mes amis, un peu de
calme et de conscience. Puisque nous avons cent ans, que sommes-nous ? C'est
une vieille prétention de croire que nous sommes quelque chose aux yeux du monde
civilisé Eh bien, NON ! Il faut se placer en pleine Europe pour se faire une idée
de notre petitesse. Petit lieu lointain habité par des nègres. Les
plus curieux savent que nous avons une légère teinte de civilisation française.
Quelle faveur! L'immense reste se contente de nous savoir sauvages. Entre nous,
quand j'entends ces mots "Peuple haïtien", "Nation haïtienne",il se produit en
moi un débordement d'ironie. Non,
mes amis, "des groupes, des individus isolés régis par un groupe stigmatisé, du
nom de GOUVERNEMENT". Et comme, au point de vue de la chose commune, nous avons,
par suite de graves dislocations dans le groupement primitif, des intérêts, des
goûts,des idées, des idéals différents, nous en sommes à vivre chacun comme dans
un désert, ne pouvant pas compter sur les forces sociales et politiques, puisque
la société et la politique n'existent plus. La
masse peut passer d'un moment à l'autre. Que lui importe d'être fauve, elle ne
tient pas à elle-même. L'individu a à se défendre contre la masse. Vive et soit
bien qui peut. Mais, attention ! Affiches autour de cette monstrueuse et fatale
caricature, guipures du pagne: RÉPUBLIQUE, CHAMBRES, CONSTITUTIONS, LOIS . Ah!
Le mal de la France! Ce doit être un plaisir pour l'orang-outang de rappeler la
bête humaine ! Allons ! Rapprochons-nous davantage et causons. Comme
on doit le faire en famille, sans scrupule, sans forfanterie. Ceux d'entre nous
qui ont appris à lire un peu dans les grands livres se croient du coup grands.
Les belles choses les émerveillent. Et avec un enthousiasme le plus souvent mercantile,
ils se mettent, au fur et à mesure qu'ils tournent les pages, à plaquer des grandeurs
artificielles sur notre petitesse immuable. Hélas!
Petitesse de nos misérables cerveaux ! Venons-en donc décidément à nous persuader
que nous sommes des gens d'en bas, des apprentis capables de besognes déterminées.
Nos petitesses uniformes seraient si admirables ! Le
génie chez le grand est remplacé par la vanité chez le petit. Avouons que nous
avons besoin tout au moins d'un peu d'intelligence à défaut de génie. Et résignons-nous
à l'humiliation d'en demander l'aumône aux riches cerveaux de l'humanité d'en
haut. Et que mesurons-nous à l'étalon de la moralité ? Maisons publiques, maisons
officielles? Bourbiers ! Les
plus malins, verrats embusqués dans des formes humaines, en émergeant avec quelques
paillettes d'or. Mais le sentiment du beau nous faisant défaut, nous n'en savons
pas user. Et
nous sommes depuis cent ans des jouisseurs avides. Des immoraux, des pédants,
des orgueilleux ! Par conséquent, des niais et des réfractaires, voilà ce que
nous sommes !
Ayons le courage, l'heure est venue, de nous dénoncer tels à nous-mêmes. Et
le 1er janvier 1904, s'il faut quand même faire quelque chose, au lieu de semer
les lauriers sur les mânes introuvés de nos aïeux, après avoir passé un siècle
à les oublier, à les souiller, à nous moquer outrageusement de leur héroïsme ;
au lieu du pourpre et des flammes, nous tendrons un deuil d'un bout à l'autre
du pays, en témoignage de notre remords et, la bouche contre terre, tenant chacun
un bout de crêpe pendant au drapeau bicolore, nous demanderons pardon à Dessalines,
à Toussaint, à Capois, à toute la phalange immortelle de notre histoire. Pardon
de notre ingratitude, de notre esclavage, malgré eux. Pardon de nos folies. Pardon
de nos parjures et de notre croupissement. Et nos pleurs plairont mieux à ces
dieux que les fêtes bêtes, déloyales et scandaleuses, qu'à contrecour, par fausse
pudeur, nous nous évertuons à leur préparer. Non.
Je proteste de toute la force de mon âme. Nous ne fêterons pas, parce que, pour
bâcler ces fêtes, étant misérables,chétifs, sans le sou, il nous faudra encore
fouiller dans la bourse du paysan et faire manger au peuple la dernière vache
maigre. Nous
ne fêterons pas, parce que, tandis qu'au palais, dans nos salons somptueux, nous
viderions la coupe au vin d'or et chanterions ivrogneusement l'an sacré 1804,
ce paysan dépouillé, ce peuple miséreux pourrait le maudire. Et leurs malédictions
en feraient sortir d'autres du sein de la terre. Eh
bien donc, un peu de vergogne et travaillons à sortir du stupre de tout un siècle.
Et s'il nous plaît de commencer bientôt, 1904 ne sera la fête de rien du tout,
mais la première année d'existence d'une collectivité de braves gens nègres travaillant
modestement et moralement à être un peuple. Et la petite république d'Haïti pourra
être une immensité en pleine Europe ! Et
le vieux continent pourra se préoccuper, en l'an 2004, du premier centenaire de
la GRANDE LIBERTÉ du PEUPLE HAÏTIEN! |