Portrait d'une star patriotique
Par Frank Wittman, ONG Suiss
Frank Wittmann a travaille de 2005 a 2007 en Haiti comme specialiste de la communication aupres de l'ONU. Il vit actuellement a Zurich, ou il travaille comme publicitaire et directeur de projet.
Heritagekonpa Magazine
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Des millions de personnes connaissent sa musique, mais peu connaissent ses racines. Pourtant Wyclef Jean, la star de musique rap, est fier d'être Haïtien -et il le montre
Lors du coup d'envoi de la Coupe du Monde de football 2006 en Allemagne, Haiti est devenue l'espace d'un instant le centre d'intérêt du monde entier, sans même s'être qualifiée. Durant la cérémonie d'ouverture, un homme à la stature imposante, faisant penser à un pirate avec son foulard stylisé sur lequel on pouvait voir le drapeau national haitien, a chauffé les supporters dans le stade et les téléspectateurs chez eux. Le chanteur qui allait entonner avec Shakira le tube de l'été <<Hips don't lie>> n'était autre que Wyclef Jean.
La <<success story>> d'un immigrant
Il existe peu de rappeurs qui ont autant de succès et qui sont aussi populaires que Wyclef Jean. C'est avec son groupe The Fugees et leur tube <<Killing me softly>> qu'il s'est fait connaïtre par un large public au milieu des années 1990. Mais peu savent que Wyclef Jean est Haitien. Il est né en 1972 à Croix-des-Bouquets, aux portes de la capitale Port-au-Prince. A l'âge de neuf ans, sa famille quitta l'ile des Caraibes en direction de New York puis du New Jersey. Il commenca à jouer de la guitare et étudia le jazz dans une High School.
Avec son cousin Prakazrel Michel (dont le nom d'artiste est Pras) et la camarade de classe Lauryn Hill, Wyclef Jean fonda le groupe de hip hop <<Tranzlator Crew>>, qui deviendra plus tard <<The Fugees >>(de refugees, les réfugiés). Alors que le premier album <<Blunted on reality>> en 1993 suscita peu l'attention du public, le deuxième album <<The Score>> devint la sensation musicale de l'année 1996. Avec son style éclectique, qui mélangeait différents genres et tendances, le groupe russit l'un des meilleurs albums de hip hop de tous les temps. Plus de 6 millions de CD furent vendus et les trois jeunes devinrent des stars du jour au lendemain.
Les trois musiciens poursuivirent alors leurs carrières en solo. De son côté, Wyclef Jean ne se contenta pas seulement de sortir les albums <<The Carnival>> (1997), <<The Ecleftic>> (2000), <<Masquerade>> (2002) et <<The Preacher's Son>> (2003), mais il travailla aussi avec d'illustres collègues comme Destiny's Child, Santana, Simply Red, Whitney Houston et Youssou N'Dour.
Haiti -une porte vers le monde
Dans tout ce que Wyclef Jean a entrepris, sa marque personnelle est restée la fusion novatrice de différents styles, ainsi que la tentative d'élargir la sensibilité musicale. Cela vaut plus que jamais pour l'album <<Welcome to Haiti>> sorti en 2004. Selon ses propres dires, le temps était venu de mettre son pays natal au centre de ses activités après avoir obtenu une reconnaissance internationale.

Il vaut la peine d'écouter cet album exceptionnel, qui ne présente pas seulement un voyage à travers l'histoire musicale d'Haiti, mais qui laisse aussi une place importante à l'identitéde Wyclef Jean. Déjà dans l'intro, il donne la parole au journaliste et activiste des droits de l'homme haitien Jean Dominique, assassiné en 2000. Il s'agit d'un enregistrement dans lequel Jean Dominique raconte comment son pére lui a transmis la signification du drapeau haitien: être Haitien signifie avoir combattu l'asservissement du colonialisme et défendre l'unité de la nation.
A l'image de cette devise, <<Welcome to Haiti>> est un album patriotique comme il en existe peu dans l'histoire de la musique pop. Mais Wyclef Jean ne serait pas ce qu'il est s'il se contentait d'ennuyer son public avec un patriotisme plat. Au lieu de cela, il a réussi à créer un album unique qui séduit par sa diversité musicale et ses expérimentations rythmiques. Certes, les styles de musiques populaires en Haiti comme le konpa, la mizik rasin, le ragga, le reggae, le troubadou et le zouk se retrouvent dans une texture hip hop, mais le résultat est bien plus créole qu'haitien. Avec <<Welcome to Haiti>>, Wyclef Jean attire son public vers sa patrie, qui, de manière surprenante, est non seulement une porte historique mais aussi contemporaine, ouverte sur un monde entre l'Afrique, l'Amérique et les Caraibes.
Un engagement dans le développement
Comme de nombreuses autres stars de la musique, Wyclef Jean s'engage pour des projets de développement. Il a ainsi crée la fondation d'utilité publique Yélé Haiti. L'idée de Wyclef Jean est de réunir la musique et le développement. <<La musique est ma vie, et comme j'ai la chance de détenir ce talent et que je suis en mesure de faire avancer Haiti, la musique est l'élément central dans tous mes projets>>, explique le gagnant d'un Grammy Award.
Yélé Haiti organise toute une série de projets de développement. Entre autres le projet <<Lari Pwop>>, dans lequel des Haitiens vêtus de T-shirts jaunes entreprennent la tâche immense de nettoyer les rues submergées de détritus de leur capitale. Wyclef Jean a en même temps lancé un morceau de rap dans lequel il appelle la population à ne plus se débarrasser des déchets dans la rue, dans les canaux ou dans la nature, et à prendre conscience de leur espace de vie.
Dans d'autres projets, il s'agit de distribution d'aliments dans les bidonvilles de Bel Air et de Cité Soleil, de remise en état de bâtiments scolaires aux Gonaives, ou d'éducation pour enfants soldats emprisonnés. Grâce à ses bonnes relations avec des partenaires d'affaires fortunés et des stars du showbiz, dont Angelina Jolie et Brad Pitt, Wyclef Jean a rapidement réussi à réunir des dons conséquents pour sa fondation. Chaque projet travaille avec des organisations non gouvernementales, des institutions et des entreprises privées, qui apportent chacune leur savoir-faire spécifique.
Un avenir dans la politique?
L'euphorie des débuts s'est cependant envolée au sein de Yélé Haiti. Certains projets n'ont pas réussi à s'instaurer durablement, d'autres stagnent ou ont perdu tout rapport à la musique. Même les cohortes de nettoyeurs sont beaucoup moins visibles qu'auparavant dans les rues.
Les observateurs extérieurs n'en sont pas surpris: Wyclef Jean est un musicien et non un spécialiste du développement. Il aurait fait d'importantes concessions à des chefs de gangs et à des politiciens douteux pour mettre Yélé Haiti sur pied. C'est pourquoi une activité durable sera difficile. Un journaliste local avertit même que la fondation ne serait qu'un instrument pour préparer l'objectif à long terme de Wyclef Jean: entrer dans la politique. Wyclef Jean ne trahit-il pas sa pensée lorsqu'il chante dans un refrain <<If I was president>>? En ce sens, le rappeur rappelle la star du football libérien George Weah, qui n'a été battu que de peu lors d'élections présidentielles agitées l'année dernière.
On ne peut qu'espérer que le pays encore instable qu'est Haiti soit épargné par la candidature de Wyclef Jean à la présidence. Le musicien pourra mieux servir sa patrie à travers son art, pour lequel il a aussi récemment été nommé ambassadeur d'Haiti par le président Préval. Mais au cas ou il se déciderait tout de même à se lancer un jour dans l'arène politique, personne ne pourra l'en empêcher. La population cherche un nouvel Aristide, et Wyclef Jean jouit d'une grande popularité. Comme l'atteste un garcon rencontré à Croix-des-Bouquets, la ville d'origine de Wyclef Jean: <<Wyclef est Haiti, et Haiti est Wyclef.>>

