Haïti:
quel avenir? Conférence prononcée par Lyn François Docteur
en droit et Maître de Conférences à l'Université de
Limoges (France)
Cette année 2004 marque le Bicentenaire de l'Indépendance d'Haïti.
Pourtant, la Première République Noire est ignorée presque
de tous et quand on en parle c'est généralement la pire image qui
se trouve véhiculée : perle brisée, ankylose sanglante, prurit
de misère, terre de malédictions, du vaudou, République de
mort-vivant et j'en passe... Manifestement, Haïti n'a pas bonne presse et
n'intéresse personne ou presque. Comment expliquer un tel rejet du moins
une telle méconnaissance de ce pays avec une histoire aussi riche et un
sens artistique aussi aigu (André Malraux disait que le peuple haïtien
était un peuple de peintres)?Sans doute, les circonstances de sa création
expliquent en grande partie l'isolement ou la mise en quarantaine de l'Etat haïtien.
En effet, et comme l'affirme fort à propos Christophe Wargny : "nul
Etat civilisé (aux XVIII et XIX e siècle) n'entend reconnaître
l'impardonnable blasphème que constitue l'indépendance d'une colonie
d'esclaves". Pour
la société monocolore de l'époque, Haïti constitue une
menace, une aberration juridique et politique. Il faut s'assurer que jamais cette
première émancipation des esclaves noirs ne fasse école.
Haïti doit, dit-on, "cuire dans son propre jus". Le pays est considéré
comme un Etat paria, sans amis, sans alliés. Le spectre du retour des français
va conduire les différents gouvernements à chercher à racheter
la liberté conquise par les armes. Une ordonnance, signée en 1825
par Charles X, octroie l'indépendance. Elle fixe l'indemnisation à
cent cinquante millions de francs or soit l'équivalent du budget de la
France de l'époque. Pendant plus d'un siècle la jeune République
aura pour seule priorité : se procurer des devises nécessaires au
remboursement. L'économie de l'île se trouve ainsi asphyxiée
hypothéquant ainsi tout rêve de modernité. Deux cents ans
après, la situation n'a pas vraiment changé au point que l'on est
à se demander si ce pays a encore un avenir. Certains auteurs, se référant
notamment aux régimes sanguinaires qui se succèdent depuis l'indépendance
tentent d'accréditer la thèse de la malédiction selon laquelle
la violence politique et la misère en Haïti seraient le fruit de la
"fatalité" de la volonté d'une "force invisible".
Cette thèse ne résiste pas à l'analyse dans la mesure où
le fait politique est appréhendé d'une manière irrationnelle,
"anthropomorphique". D'autres, sans doute les plus nombreux, sont persuadés
que Haïti serait victime d'un complot de la part des anciennes puissances
esclavagistes qui essaieraient de tout faire afin de maintenir le pays dans une
situation misérable. Une
telle approche est d'autant plus dangereuse qu'elle risque de conduire à
une forme de "paranoïa collective", de "schizophrénie
politique ou diplomatique". Ainsi, qu'il s'agisse de la thèse de la
malédiction ou de celle du complot, elles aboutissent l'une et l'autre
à la même impasse : la société haïtienne marche
inexorablement vers "une implosion ou une guerre de tous contre tous".
Pourtant, nul peuple ne lutte avec autant d'espoir afin de changer ses conditions.
En réalité, le principal défi que doit relever la République
d'Haïti réside dans la construction d'un "Avenir" qui nécessiterait
d'une part, le remplacement de la "société coloniale"
actuelle qui ne dit pas son nom par une nation haïtienne unie (§1),
d'autre part, le développement de la coopération internationale
seul moyen de continuer à prétendre à la modernité
(§2). I)
Le remplacement de la société coloniale du XXI e siècle par
une nation haïtienne Telle
qu'elle existe actuellement, la société haïtienne n'est que
la parfaite reproduction de la société coloniale qui l'a précédée.
Si l'esclavage a disparu dans les textes, il existe bien dans les esprits et dans
les faits. En effet, l'union sacrée des affranchis et des noirs qui a permis
l'indépendance d'Haïti n'a nullement gommé les anciennes classes
sociales. Les colons blancs partis, ils ont été très rapidement
remplacés par deux minorités : d'une part, une minorité d'Affranchis
(aujourd'hui les mulâtres) possédant richesse (en général,
ce sont des propriétaires terriens et d'esclaves), compétence (pour
la plupart ils ont fait des études supérieures en métropole)
et influence (certains possédant des biens en dehors de l'île) ;
d'autre part, une minorité de Noirs libres qui forment les cadres militaires
et qui sont également propriétaires d'esclaves). Ces deux minorités
"Créoles : Natifs d'Haïti) forment la classe dominante du Nouvel
Etat.
Ensuite, une autre classe est constituée par les Bossales qui sont des
esclaves débarqués de fraîche date d'Afrique et qui se placent
au bas de l'échelle sociale. Au fond, la révolution ne leur a apporté
que la "liberté", une pseudo liberté. A la différence
des Créoles qui veulent reconstruire le seul modèle social qu'ils
connaissent, les Bossales veulent construire une autre société,
loin du modèle colonial qui leur est imposé. Aujourd'hui encore,
on retrouve cette même division en classes de la société avec
d'un côté une bourgeoisie créole qui exploite les paysans
sans terre avec la même âpreté que les anciens colons de l'autre,
la paysannerie qui forme ce que l'anthropologue français Gérard
Barthélémy appelle joliment "le pays en dehors". Les conditions
de vie de ces paysans sont quasiment les mêmes que celles qui existaient
il y a deux cents ans. Il en va différemment pour la bourgeoisie qui d'ailleurs
ne rêve que d'Occident et de reconnaissance par l'Occident. Au fond, Haïti
ressemble fortement à l'Afrique du Sud de l'Apartheid. Dans un même
pays, deux mondes, je dirai deux nations se côtoient mais s'ignorent étrangement.
L'opposition entre ces deux nations est considérable. Comme le note Christophe
Wargny : "se cumulent les oppositions urbains-ruraux, éduqués-analphabètes,
catholiques-vaudous propriétaires-prolétaires..." Aujourd'hui,
les structures de cette société coloniale, féodale s'effondrent
de toutes parts. En témoignent les bouffées de violence qui interviennent
à intervalles réguliers et qui engendrent instabilité politique
et fuite des investisseurs étrangers. Le système colonial maintenu
depuis deux siècles par une élite qualifiée par les américains
de "moralement répugnante" est à bout de souffle. L'émergence
d'une véritable nation haïtienne passerait par de profonds changements
et surtout par la création d'un Etat qui ne doit plus être comme
c'est actuellement le cas, une machine à exclure la majorité, mais
plutôt un creuset où doivent communier tous les enfants d'Haïti,
qu'ils soient mulâtres ou noirs. De nombreuses réformes doivent être
menées de front. D'abord, l'Etat devra mettre en oeuvre la réforme
agraire réclamée de longue date par la majorité paysanne.
Cette question est particulièrement délicate et tous les gouvernements
d'Haïti de 1804 jusqu'à nos jours y ont été confrontés.
Cependant l'union sacrée des deux factions de la bourgeoisie (mulâtres,
noirs) a toujours empêché toute réforme. L'écrasante
majorité des paysans haïtiens n'a pas de terre et doit se contenter
soit de défricher des mornes ou de grignoter des terres sans maîtres.
(De ce point de vue, il y a une ressemblance avec la situation des paysans du
Chiapas au Mexique). La distribution des terres permettra sans doute de réparer
une grande injustice sociale vieille de deux siècles. En effet en confisquant
la victoire de l'indépendance, l'élite dominante a également
confisqué presque toutes les terres privant ainsi la majorité des
anciens esclaves de leur "droit à la terre".
Ensuite,
les piliers de l'Haïtianité doivent être reconnues et mises
en valeur. Faut-il rappeler que le rejet par l'Etat des différents piliers
de la culture haïtienne est la plus grande agression faite contre le peuple
et le principal moyen utilisé pour l'exclure et l'affaiblir? On a encore
en mémoire la campagne anti-superstitieuse (campagne des "rejetés")
menée dans les années 60 par François Duvalier contre les
adeptes de la religion vaudou. De ce point vue, Haïti a connu aussi "sa
nuit de la Saint-Barthélémy". On pourrait également
citer le rejet du "créole" seule langue parlée par plus
de 90% des haïtiens. La langue française correctement parlée
par 5% des haïtiens est utilisée comme un instrument de mystification
et d'exclusion au point que le haïtien développe presque un complexe
à l'égard de cette langue. Enfin,
les masses paysannes doivent avoir accès à l'instruction. Les chiffres
parlent d'eux-mêmes : 75% des haïtiens sont analphabètes ; plus
de 40% d'enfants ne fréquentent aucun établissement scolaire faute
de moyens financiers de leurs parents ; l'école publique payante représente
seulement 11% du système éducatif haïtien. Les structures de
formation technique et professionnelle sont quasi-inexistantes. L'élévation
de ces masses paysannes nécessite une remise à plat du système
qui ne peut plus être livré au secteur privé. L'Etat doit
prendre toutes les mesures afin de rendre concret et effectif le droit de tous
à l'instruction. L'école publique doit être obligatoire, ce
qui suppose la gratuité, une large possibilité d'accueil et les
moyens de dispenser un enseignement de qualité. L'ensemble de ces conditions
réunies, la société pourra alors occuper la place qui lui
revient dans le concert des nations tout en s'engageant sur les voies de la modernité.
II) Le développement de la coopération internationale : facteur
de modernité
Depuis
la proclamation de son indépendance, Haïti a toujours été
un Etat marginal sinon marginalisé. "Géopolitique de l'esclavage"
oblige, le pays a été mis au ban de la communauté internationale
afin d'éviter tout effet contagieux de la "Révolution haïtienne"
seule révolution ayant abouti à l'émancipation des esclaves
noirs. Cette mise en quarantaine ou cette absence de coopération internationale
va considérablement affaiblir la fragile économie de la jeune République
qui verra s'évanouir son "rêve de modernité". D'ailleurs,
faut-il faire remarquer que la reconnaissance de l'Etat haïtien ne lui a
pas valu pour autant considération et respect de la part des autres Etats.
Qui plus est, Haïti a toujours été victime d'un certain mépris
de la part des Etats. L'histoire de ce pays fourmille d'exemples. J'en retiendrai
deux qui me semblent assez révélateurs. Le premier est constitué
par l'affaire Luders. De quoi s'agit-il en fait? Le
21 septembre 1897, la police haïtienne cherchait un citoyen haïtien
appelé Dorléus Présumé. Il était accusé
de vol. Les agents de Police l'ont retrouvé à l'écurie nationale
en train de nettoyer la voiture de Emile Luders citoyen allemand né de
mère haïtienne et de père allemand. Luders qui était
fâché contre l'intervention policière rouspéta et frappa
les agents de Police. Ils arrêtèrent Dorléus Présumé
et Emile Luders. Les deux furent jugés conformément aux lois haïtiennes
et condamnés à un mois de prison pour rébellion et voies
de fait. Dans l'après midi du même jour l'Ambassadeur allemand se
présenta au Palais National et exigea du Président Tirésias
Simon Sam de libérer Luders. Effectivement Luders fut relâché
et rentra en Allemagne. En dépit de tous les efforts diplomatiques déployés
par le gouvernement de Port-au-Prince, les autorités allemandes ont procédé
à une démonstration navale sans précédent dans les
eaux territoriales d'Haïti. Le 6 décembre 1897 deux navires de guerre
allemands: Le Charlotte et le Stein mouillaient dans la rade de Port-au-Prince.
Le Commandant allemand présentait l'ultimatum suivant au Gouvernement haïtien
-1)
une indemnité de 20.000 dollars pour Luders 2- promesses formelles
que celui-ci retourne en Haïti pour y vivre sans danger pour sa personne
3) lettre d'excuses au Gouvernement de Berlin 4) coups de canon au drapeau
allemand. Le
commandant accordait jusqu'au lendemain midi pour l'exécution de cet ultimatum.
Passé ce délai le gouvernement allemand va recourir à la
violence. Le gouvernement haïtien céda sans aucune résistance.
Cette affaire constitue l'une des plus graves blessures infligées par l'Allemagne
à la fierté haïtienne.
Un autre exemple est constitué par l'Occupation américaine du pays
qui dura de 1915 à 1934. L'amiral Caperton qui commandait les troupes américaines
adressa une proclamation rassurante : "J'ai reçu pour instructions
du gouvernement des Etats-unis de donner l'assurance au peuple haïtien que
les Etats-unis n'ont aucun objet en vue, excepté celui d'assurer, d'affermir
et d'aider à maintenir l'indépendance haïtienne et l'établissement
d'un gouvernement stable et ferme par le peuple haïtien. Toute assistance
sera donnée au peuple haïtien dans son effort pour réaliser
ces fins. L'intention des Etats-unis est de retenir leurs forces en Haïti
seulement aussi longtemps que ce sera nécessaire pour obtenir ce résultat".
Quelle philanthropie? Ne nous nous y trompons pas. L'intervention américaine
visait essentiellement à appliquer la doctrine de Monroe et à protéger
les intérêts des Etats-unis dans l'île. On explique que les
décisions des occupants américains furent essentiellement d'ordre
financier. Ils firent occuper les douanes, suspendre le paiement des dettes extérieures,
régler les conflits avec la Banque et la compagnie des Chemins de fer,
conclure un emprunt en dollars aux Etats-unis pour rembourser, par anticipation,
les dettes extérieures en francs, et enfin confier le contrôle de
la Banque nationale d'Haïti à la National City Bank substituée
à la Banque de l'union Parisienne. L'atteinte à l'indépendance
nationale était d'autant plus manifeste qu'une décision du 12 avril
1919 rattacha la gourde (monnaie haïtienne) au dollar au taux fixe de cinq
gourdes pour un dollar. L'occupation fut également l'occasion d'évincer
les français de la scène politique haïtienne. On
le voit bien que les puissances étrangères ont toujours préféré
l'ingérence à la coopération avec Haïti. Dans les dernières
années, les relations internationales d'Haïti ont été
surtout marquées par des sanctions économiques paradoxalement demandées
par l'opposition politique du moment. Ainsi, par exemple, le président
Aristide avait demandé un embargo total sur Haïti suite au coup d'Etat
de 1991 qui l'avait conduit en exil aux Etats-unis. Cet embargo a mis à
genoux l'économie exsangue du pays et engendrant trafic de drogue et boat
people. Cinq ans plus tard, c'est l'opposition au gouvernement d'Aristide qui
a poussé la communauté internationale à prendre des sanctions
économiques provoquant une véritable catastrophe humanitaire et
le départ du président pour l'exil. Sans
doute, l'avènement d'une société nouvelle, (telle que nous
l'envisageons) politiquement stable, économiquement viable, socialement
juste devra faciliter la coopération internationale et permettre à
Haïti de trouver sa place dans un contexte de "globalisation économique".
Aussi, la société doit-elle s'attaquer à l'idéologie
victimaire qui enseigne depuis longtemps que Haïti serait victime d'un complot
international au point de développer une certaine tendance de "repli
sur soi", "de schizophrénie ou d'autisme diplomatique".
Cette idéologie néfaste perpétue le radicalisme révolutionnaire
justifié à l'époque de l'esclavage mais inadapté à
l'actuelle organisation politique et économique du monde. En
guise de conclusion, permettez-moi de reprendre la pensée de mon compatriote
René Dépestre lorsqu'il affirme : "C'est une chance pour le
peuple haïtien, dans le drame national qu'on traverse en tant que peuple,
qu'il y ait des oasis un peu partout, des gens qui publient qui montrent que Haïti
n'a pas dit son dernier mot". Optimiste je suis, optimiste je reste! |
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